Madame Fauriat : « Même plus la force d’espérer ! »
 (Saint-Maixent l’école,  1944)



Mme Fauriat, une personne fuyant toute publicité faite sur son nom, a bien voulu, malgré tout, consentir à nous accorder cet entretien. Si nous avons porté notre choix sur elle, c’est parce que c’était une « faible femme », comme il y en eut des milliers, durant ces années sombres, à subir ce destin, parce qu’elle vécut dans l’un des camps nazis des plus horribles qui soient, celui de Ravensbrück et parce que son calvaire fut celui de tous les « combattants de l’ombre » victimes de la même barbarie.
Mme Marcelle Fauriat, 26ans à l’époque, secrétaire à l’hôpital Reno, fut appréhendée à Niort le 1er juin 1944, alors qu’elle s’était rendue au siège de la Gestapo pour solliciter l’autorisation de visiter son mari, arrêté la veille, a son bureau de l’administration du cadastre en même temps qu’un de ses collègues. M. Moreau.
Ces résistants appartenaient au réseau Gallia et c’est à la suite de l’arrestation, quelques jours auparavant de plusieurs autres membres poitevins du même réseau, que les trois niortais devaient être interpellés à leur tour.
Après quelques jours passés à Niort, puis à Poitiers à « La pierre levée », Mme Fauriat faisait partie d’un convoi – dans lequel elle rencontrait les Dr. Laffitte et Suire – qui, après un séjour d’une semaine à Romainville aboutissait à sa destination définitive à Ravensbrück. Alors commençait un long martyrologue de dix mois dont il serait bien présomptueux de rechercher la narration en quelques dizaines de lignes.
Aussi nous bornerons-nous à la brève relation de quelques épisodes et quelques souvenirs, car chaque minute de ces dix mois fut un drame, oui, un drame permanent où la vie ne cessait jamais d’être un enjeu.
Après un séjour d’un mois au camp, ce fut le Kommando de travail, une usine d’aviation dans la banlieue berlinoise, exposée constamment aux périls des bombardements alliés, douze heures de travail forcé et inhumain, les injures et les coups en permanence, la sous alimentation journalière, l’épuisement progressif des forces vives… et, au bout, la maladie, la terrible pleurésie épidémique et l’entassement, ans soins, sur les planche ou la paille infect d’une dite infirmerie.
Le retour à Ravensbrück, dans un état de délabrement général, Mme Fauriat savait tout ce que cela signifiait, la liquidation physique et le passage au four crématoire. Par miracle, ce jour là, le camp subit un violent bombardement et sa destruction devait la sauver. Transférée au camp d’hommes de Sachsenhausen près d’Oranienburg, avec quelques autres de ses malheureuses compagnes, elle eut la chance d’être prise en charge par une équipe de médecins français dont le dévouement devait la sauver.
Ce fut le 29avril 1945 qu’intervint la libération, avec la prise de contact avec les premiers éléments des armées soviétiques. Quelques jours auparavant les allemands avaient vidé le camp, jetant sur le hasard des routes toute la horde d’épaves humaines errant à la recherche d’une soi-disant commission de la Croix-Rouge Suédoise, chargée d’en recueillir les éléments. Il fallut encore un mois, un mois bien long, pour que Mme Fauriat soit transitée en zone anglaise et entrevoie enfin, le retour en France.
Quel a été votre dernière journée au camp ?
-Nous la vécûmes parquées dans une salle, j’ai assisté d’une fenêtre, durant toute la journée à un spectacle hallucinant, le défilé continuel de charrettes remplies à pleins bords de cadavres que l’on déchargeait dans une immense fosse préalablement creusée.
Votre plus mauvaise journée ?
-Il n’y a eu que de mauvaises journées ! Mais celle qui me sembla la plus atroce de tout de même fut celle où l’on ordonna mon retour au camp de base. Je savais très bien le sort qui m’y attendait. Je ne sais même plus maintenant, après coup, car, arrivé à un tel point de dénuement physique et moral l’on ne possède même plus le ressort suprême d’espoir de survie. Et pourtant, le miracle s’est accompli, j’ai survécu ! »
Elle à eu de la chance de s’en sortir, meurtrie certes dans sa chair et dans son âme, mais vivante…mais a-t-elle oublié ? La question parait superflue.25 ans après, il reste dans les yeux de Mme Fauriat, comme un reflet d’horreur jaillissant d’une réflexion permanente, comme l’empreinte d’un long et hallucinant cauchemar hantant ses jours et ses nuits.
Cette tranche de sa vie, elle n’aime pas en parler !

 
Article  relevé dans la Nouvelle République du 7.mai 1970.



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